Suave mari magno

Les voyages c'est pour les cons.

Selçuk, le 2 novembre

Assise sur de gros coussins face au psychopathe en puissance qui m’a conduite dans sa Fiat Panda jusqu’à un restaurant en pleine campagne, sous la pluie, près d’un lieu de pèlerinage catholique, je le regarde s’éponger la sueur du front avec une petite serviette en papier. Pendant le trajet, il m’a vanté la cuisine turque, en anglais, à grand renfort d’images épicées mais pour une raison qui m’échappe, et qui, vu son empressement à parler, doit lui échapper aussi, il n’a commandé pour tout mets qu’une simple crêpe aux épinards :

« C’est les pancakes, on pou dire ça les pancakes ? avec de l’ouile d’olive qu’on les fouch sour la fire avec des femmes et on mette les épinards dedans et le fourmage ça cruüt c’est très bon on mange ça parfois on mange ça pour les matins avec du thé ou aussi les soirs avec le thé aussi parfois mais c’est toujours les femmes avec les épinards et le fromage le thé la répoublique Atatürk ici dans la région les gens mangent ça dans la montagne de l’ouile et du fourmage dans les crêpes des femmes les biquettes, oui.

– C’est très bon. Mais vous parlez bien le français, vous l’avez appris où ?

– En parlant tout seul. »

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Pamukkale, le 31 octobre

Sur les terrasses blanches de Pamukkale, le ciel et le soleil, la lumière aveuglante des hauts plateaux qui se reflète dans la blancheur du calcaire, la douceur alcaline de l’air ambiant, tout cela n’éclipse pas la beauté qui se dégage, deux mille ans plus tard, de la grande cité de Hiérapolis.

Du le théâtre qui surplombe la ville, à l’organisation sophistiquée avec son kolymbetra, où on peut imaginer des spectacles aquatiques, des naumachies miniatures et des marins succombant au chant des sirènes, à la nécropole au nord-ouest, avec ses caveaux ouverts, ses tumulus à la rondeur apaisante, ce banc situé à proximité pour ceux qui venaient rendre hommage aux ancêtres, à la grande piscine thermale, qui guérit de l’hypertension et de l’ulcère, de la gastrite chronique et des maladies respiratoires, de l’obésité et des rhumatismes, il flotte encore dans la cité antique comme un parfum de douceur de vivre.

Dans la grande piscine thermale, autour des colonnes aux feuilles d’acanthe, une Anglaise obèse en maillot de bain, accompagnée de sa progéniture et son mari, qui arbore sur son mollet, au-dessus de la devise « ENGLAND FOREVER » un lion bariolé ressemblant à s’y méprendre à un gorille, s’ébroue gentiment et glousse en expliquant à un maître-nageur : « Mon fils s’est couvert des CALCIUM ! Vous l’auriez vu, il était tout blanc de CALCIUM ! Je n’ai jamais vu autant de CALCIUM de ma vie ! »

Elle prononçait « calcioum ».

La vie est belle.

Quelque part en Anatolie, dans la nuit du 30 octobre

Les conversations sérieuses avec les autochtones sur des sujets politiques sont généralement à éviter. Au cours de ce long trajet en bus, dans un relais routier anatolien, au milieu de la nuit, cette jeune étudiante en ingénierie textile qui m’avait prise sous son aile n’ayant pas l’air de vouloir disserter de l’accession de la Turquie à l’union européenne, ni de la crise en Syrie, j’ai entrepris, sous son regard ébahi, de lui parler des loukoums, cette pâtisserie absurde, cette arnaque faite d’amidon et de sucre, parfois même fourrée au sucre, recouverte de sucre farine, farine = amidon, cet aliment est donc récursif, et absurde, parfumé parfois à des saveurs horribles comme la rose ou la fleur d’oranger, vraiment, ce n’est pas un bonbon, ce n’est pas une pâtisserie, c’est une arnaque, une fourberie orientale collante évoquant un dispositif tue-mouches.

De qui se moque-t-on.

Istanbul, bazar, le 30 octobre

Si j’ai fait l’acquisition à prix modique, sur le bazar d’Istanbul, de trois moulins à poivre et que cela vous semble aussi excessif qu’incongru, sachez que je possède trois sortes de poivre, du noir, du rouge et du blanc, rapportées de mon récent voyage au Cochinchine, et que chacune d’entre elles mérite son propre moulin car ces épices possèdent chacune leurs saveurs et leurs qualités propres, et il n’est donc point convenable de faire honneur à une sorte plutôt qu’aux autres.

Istanbul, le 29 octobre

Non, Monsieur, ce n’est pas parce que je suis entrée dans votre magasin de céramiques que je souhaite voir votre pénis. Cordialement.

Istanbul, le 29 octobre

On s’égosille beaucoup autour du sujet du voile dans nos contrées mais il me semble qu’on ne s’attarde pas assez sur la typologie de la femme voilée. Dans les différentes terres d’islam qu’il m’a été donné de visiter, j’ai pu constater différents types de porteuses de voile :

—   La bigote : souvent vêtue d’un imperméable façon trench anglais même quand il fait 40°, la bigote arbore une tenue plus inexpugnable que la plus reculée des forteresses cathares et plus triste qu’un jour d’hiver à Oust-Kamenogorsk.

—   L’infante Maria Conception del Pilar : porte son voile délicatement brodé comme la mantille d’une infante espagnole, son visage rappelle les traits des portraits du Fayoum ; régulièrement, son voile glisse et on peut apercevoir ses cheveux le temps qu’elle l’arrange à nouveau.

—   La plouc : on sent que tout le monde autour d’elle a toujours porté le voile, elle ne se pose pas de question et enveloppe son visage rougeaud de paysanne dans un carré de chintz fleuri comme elle a toujours vu faire sa mère et sa grand-mère avant elle.

—   Madonna : elle porte un voile rose vif, encombrant, volumineux, elle n’est pas maquillée mais elle fume, elle est au bras d’un homme qui arbore un diams à l’oreille gauche, qui sont-ils ? sont-ils gays ? est-il son faire-valoir, est-elle sa couverture ? vont-ils braquer une banque ?

Mais ce qui est surprenant, et insupportable, c’est, en dépit de cette pudeur capillaire, cette nonchalance à exhiber leurs pieds dans des sandales, même lorsque les températures ne s’y prêtent pas : est-ce que je me promène, moi, quand il bruine, les fesses à l’air dans une combinaison de plongée pourvue d’un trou spécialement découpé à cet effet ? Non, il ne me semble pas.

Rappelons ici que les Talibans ont proscrit le port de socquettes blanches en rapport à leur caractère érotique.

Istanbul, le 28 octobre

Un groupe de jeunes freluquets assis à l’autre bout de la terrasse où est servi le petit déjeuner regardent le vieux assis en face de moi en ricanant. Ils ne parlent pas anglais et lorsqu’ils s’expriment en turc, le serveur semble devoir les faire répéter plusieurs fois pour comprendre. Je les imagine originaires des pays en -stan, ils ont l’arrogance mal placée des Russes et la dégaine des provinciaux à blouson noir des années cinquante.

Certes mon voisin de table est au téléphone depuis une demi-heure, et certes il parle dans cette langue homosexuelle qu’est le français à une femme au sujet d’un collier qu’il lui a acheté.

Je les regarde avec insistance. Je ne trouve pas que ce soit une raison.